La paix de l'occident ou la guerre continuée par le même moyen

Philippe Brindet - 15-06-2026

La presse occidentale annonce un "plan de paix" qui serait en principe accepté par l'Iran. Après le "cessez-le-feu de trente jours", voici le "cessez-le-feu de soixante jours". Ils progressent ...

Ne cherchons pas trop à connaître la teneur de cette "idée de cessez-le-feu". Aucune des parties d'une telle "idée d'accord" n'a le moindre intérêt à cette opération.

Les Etats-Unis se trouvent confrontés à la contemplation de la désolation dans laquelle leurs "puissants" moyens militaires les a conduit : à piétiner dans un club de vacances pour riches oisifs du monde entier sous la menace de drones et de missiles d'un peuple qui leur paraissait être à l'état néanderthalien. Un triomphe facile ...

En fait, l'Iran pourrait ne pas être en mesure de "gagner la guerre" contre les Etats-Unis. Mais, ce n'est pas aussi grave que la même situation il y a cinquante ans. Les Etats-Unis sont probablement à la limite extrême de leurs moyens militaires. Ils ne peuvent engager aucune troupe significative sur le terrain :

  • le peuple américain est totalement impropre au service militaire ;
  • il n'y a pas de proxy comme l'Ukraine ou l'Union européenne face à l'Ukraine.
Les Etats-Unis n'ont plus de missiles ni de drones pour frapper en territoire iranien et les iraniens ont depuis le 28 février 2026, date du début de l'agression américano-israélienne, considérablement renforcées leur défense anti-aérienne. Avec l'aide de la Russie et de la Chine. Autrement dit, si Trump ne fait pas la "paix", il va se retrouver à faire la guerre à un proxy de la Chine : l'Iran. Alors qu'au 28 février, il n'en était absolument pas question.

Mais, il s'est produit deux choses. La Chine a découvert que :

  • les Russes en Ukraine ont affaibli le potentiel militaire - secteur de l'armement - des Etats-Unis ;
  • Les Etats-Unis pourraient ne plus avoir les moyens d'opérer une confrontation directe avec la Chine.

Ce n'est donc peut être pas le temps de la guerre directe contre les Etats-Unis. Mais l'Iran est un proxy idéal à condition de bien l'achalander en radars et missiles sol-air. Pour les missiles sol-sol, les iraniens n'on besoin de personne. Et la Chine n'a pas beaucoup d'avantages à ce que la guerre de l'Iran contre Israël progresse.

En fait, l'idée que l'Iran ne devait à aucun prix avoir l'arme atomique était braillée à tort et à travers par les Israéliens. Qui savent pertinemment que l'arme atomique n'a que peu d'avantages pour les iraniens dans leur guerre d'extermination de l'Etat d'Israël. Ils semblent s'y accrocher parce que la faiblesse d'esprit des américains - j'évoque Trump et consorts - les poussent à croire à cet argument. Or, cela fait vingt ans que le Pakistan dispose de la bombe atomique et il ne l'a pas utilisée. Israël en dispose aussi depuis plus longtemps et alors même que son existence est menacée, il ne l'a toujours pas utilisée.

Et en plus, il n'est même pas certain que l'Iran ait l'intention d'avoir une arme atomique. On peut vouloir produire de l'uranium enrichi pour autre chose que pour faire la bombe. Je vous laisse rechercher à quelle autre industrie on peut l'utiliser ...

Quant au risque existenciel d'Israël, il est certainement aussi fort avec les sunnites qu'avec les chiites. Attaquer l'Iran avec les sunnites est une prouesse ... qui n'existe que dans la tête des ... "stratèges" américains. En réalité, les sunnites et les chiites du Golfe Persique sont davantage allliés de Khamenei Fils que de Trump ... Le Quatar vient de libérer les avoirs gelés de l'Iran ... Et Oman est disposé à gérer les passages de navires marchands dans le détroit d'Ormuz en partenariat avec l'Iran ... Le Quatar soutient le Hamas contre Israël à Gaza, ... L'Arabie Saoudite a accueili des dizaines de milliers de pieux musulmans iraniens pour le Hadj ...

Trump, avec ses gros sabots d'éléphant, a chargé sans intelligence de la situation. Certains occidentaux lui reprochent de s'être fait circonvenir par Netanyaou. Ce n'est pas forcément faux ... Mais, a priori, pour faire une connerie, Trump n'a nul besoin d'un Netanyaou .. Et autour de Trump, beaucoup d'esprits "supérieurs", corrompus par les plus grosses fortunes de la planète, se sont évertués à "ensoleiller le futur" ... avec les conséquences que l'on voit et celles que l'on entrevoit.

Et c'est d'autant plus rageant que, depuis des mois, certains officiels du Pentagone - peut être parmi les derniers patriotes américains - l'ont supplié ou objurgué de ne pas engager la guerre avec l'Iran. Certains généraux ont été "emerciés". Même un Secrétaire d'Etat a dû démissionner. Rien n'y a fait.

L'état de l'Iran suite aux agressions américano-israéliennes n'est pas vraiment connu. Ceux qui se chargent de nous en informer ne semblent pas avoir une vision rationnelle, partagés qu'ils sont entre la nécessité vitale - pour eux - de convaincre de l'avantage de faire la guerre - et du besoin que la sanction de la guerre fonctionne.

Parce que depuis trop longtemps, la guerre selon l'Occident a changé de nature. Au XIX° siècle, Clausewitz écrivait que « La guerre n’est qu’une continuation de la politique par d’autres moyens » La politique est - en Occident du moins - tellement décadente qu'aujourd'hui il faut penser que « La paix n’est qu’une continuation de la guerre par le même moyen ». Et ce moyen, c'est la sanction !

Ils n'ont que ce mot à la bouche ! Des sanctions ! La belle affaire.

Pour que la formule de Clausewitz ait encore un sens, il faudrait que la politique elle-même ait un sens. Or, depuis une cinquantaine d'années cette honorable discipline qui ressort des Sciences Humaines dit-on, est un vestige du passé que certains érudits tentent vainement de remettre au goût du jour.

La Sanction.

Elle provient d'une décadence radicale de la politique qui consiste essentiellement à contraindre les hommes à adopter une attitude irrationnelle. Cette contrainte s'appelle la sanction. Economique, financière, industrielle, commerciale, douanière, que sais-je encore.

L'armée est devenue une force de maintien de la paix chargée de faire respecter des sanctions. Les soldats sont devenus des policiers plus ou moins armés, mais tous soumis à l'idéologie du régime : faire de la pédagogie, puis, si celle-ci échoue, appliquer la sanction ...

La guerre n'est plus jamais déclarée. Parce qu'en réalité, aucun Etat occidental n'est capable de mener une guerre. Le régime occidental applique seulement la terreur de la sanction et les moyens autrefois militaires ne sont plus qu'un genre de sanctions parmi d'autres.

Aussi, Trump découvre que la guerre qu'il croyait mener - sans l'avoir déclarée - n'est pas meilleure que les autres sanctions. Il en revient à la sanction ou à la menace de sanctions. Et c'est le rôle du "cessez-le-feu de soixante jours" d'appliquer des sanctions à l'Iran qui s'en moque parce que cet Etat fait la guerre. Vraiment. Comme du temps de Clausewitz ... Ou d'un Clausewitz iranien ...

La Guerre en Ukraine.

Là aussi, Poutine n'a jamais déclaré la guerre à quiconque. Lui aussi considère son armée comme une force de police appliquant des sanctions à toute menée qui lui sont contraire. A toute mesure enfreignant ses décisions.

Poutine a été explicite : il ne fait pas la "guerre", mais une "opération militaire spéciale". Et de fait, s'il faisait la guerre, celà fait cinq ans qu'il la fait. C'est un peu long pour une guerre sachant que l'Ukraine est un pays avec quatre ethnies adverses les unes des autres et dont l'ensemble est passé de 45 millions d'individus à peut être 25 millions.

Dans de précédents articles, j'ai plus ou moins adhéré à la thèse selon laquelle la Russie ne voulait pas mener une véritable guerre, mais "user" l'occident dans une opération destinée à faire respecter des "sanctions russes contre le régime ukro-nazi" ... Sanctions qui devaient consommer ses moyens guerriers.

Et aujourd'hui, Poutine semble tout étonné de constater que l'"occident" a pris "ses sanctions contre l'Ukraine" pour des actes de guerre contre lesquels l'"occident" se doit d'appliquer de nouvelles sanctions. "Sanctions contre la Russie".

Le résultat est que la Russie est peut être en train de perdre la véritable guerre en Ukraine et que l'"occident" a été davantage réduit par l'effort de guerre réelle qui se déroule à l'insu des belligérants qui n'ont toujours pas compris qu'ils étaient en guerre !

En réalité, la Russie de Poutine aurait été complètement "occidentalisée" du moins au niveau du régime de Poutine. Ce régime s'appuye sur plusieurs personnalités acquises à l'américanisme comme Dimitriev ou Patroushev. Mais, il existe d'autres personnalités, plus ou moins en marge du régime de Poutine, comme Medvede,; Tolstoï ou Karaganov, mais aussi Dugine ou Zjagounov qui sont bien plus "guerriers".

Lancer des vagues de bombardiers, fussent-ils furtifs est un exercice totalement incapable de mener une guerre. Lancer des salves de missiles, fussent-ils hypersoniques, est un exercice totalement incapable de mener une guerre. Aujourd'hui, la nouvelle arme - inventée en 1942 par les nazis - dites des "drones" est elle aussi une arme incapable à elle-seule de mener une guerre.

En Ukraine, la Russie a été trois fois en mesure de mener une guerre réussie :

  • en mars 2022 alors que ses armées étaient aux portes de Kiev;
  • en juin 2022 alors que, excitées par l'OTAN, les forces ukrainiennes ont été anéanties de Kherson à Chernigov;
  • en août 2024 alors que, excitée par l'OTAN, la nouvelle armée ukrainienne entièrement contrôlée par l'OTAN é été écrasée par la Russie.

A chaque fois, la Russie a reculé devant la victoire possible.

Mais, plusieurs fois, l'Ukraine - ou l'OTAN - a été en mesure de l'emporter sur la Russie. Lors de l'automne 2022, lorsqu'elle a contraint l'armée russe à reculer souvent de plus de deux cent kilomètres et les forces russes n'ont jamais été en mesure de reprendre ce terrain perdu.

Aujourd'hui, avec des moyens pas encore bien précisés, l'"occident" est en train de mener une campagne d'interdictions et de sanctions :

  • derrière les lignes avancées russes :
    • sur la voie logistique de Rostov à Mélitopol ;
    • sur les deux voies logistiques de la presqu'île de Crimée vers le front de Zaporijzia - Kherson ;
  • à l'intérieur même de la Russie :
    • destruction des centres d'armement et de logistiques ;
    • destruction des ressources gazières et pétrolières ;

Le résultat de ces attaques de drones - très importantes mais peut être inférieures encore aux actions des drones et missiles russes - n'est pas encore décisif. Mais il pourrait le devenir. Et là aussi, la guerre réelle sera perdue par tous les protagonistes.

La guerre comme la continuation de la paix par les sanctions

C'est un principe de politique internationale d'une perversité sans nom. Appliqué depuis 60 ans par les occidentaux, ce principe leur a fait perdre toutes les guerres qu'ils ont menées sur ce principe : Vietnam, Irak, Syrie, Libye, ... Et dernièrement Iran. Dans cette dernière défaite américaine, on ne peut encore déterminer si cette guerre a un vainqueur. Mais c'est possible. On verra.

Or, cette stratégie des sanctions, la "guerre" n'étant que la continuation des sanctions quand la paix ne suffit plus à les imposer, est une calamité pour tout le monde. D'une certaine manière, Raymond Aron en 1981 dans ses Mémoires avait déjà analysé cette impéritie :

Les Américains ne cherchèrent pas au Nord (Vietnam) les troupes ou les industries pour battre les unes ou s'emparer des autres, ils bombardèrent le territoire (Vietnam) d'un Etat, avec lequel ils n'étaient pas en guerre .... Ils appliquaient la doctrine élaborée par les professeurs dans le cadre de la stratégie nucléaire, de l'emploi progressif de la violence, pour persuader les communistes de Hanoï d'abandonner leur entreprise. J'abnalysai cette forme originale de la guerre, sceptique sur l'efficacité de cette stratégie. Mémoiires, 1981, p. 620)

Il est paradoxal que la Russie de Poutine, l'un des trois ennemis que se désigne l'Occident, ait rallié ce principe satratégique de la sanction qui l'acule à la défaite.


Revue C-Politix (c) 15 Juin 2026